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Dictionnaire
 

  Les commémorations du 27 janvier 2006
     
 

Les dirigeants européens ont placé la première Journée internationale de l'Holocauste, vendredi 27 janvier, sous le signe de l'inquiétude provoquée par les récentes déclarations anti-israéliennes et antisémites de Mahmoud Ahmadinejad. Plusieurs d'entre eux ont profité de cette tribune pour rejeter les propos du président iranien.
En Pologne, le Premier ministre  Kazimierz Marcinkiewicz a déposé une gerbe de fleurs et s'est recueilli au mémorial d'Auschwitz au cours d'une cérémonie à laquelle participaient des survivants du camp et des représentants de la communauté juive, ainsi que l'ambassadeur d'Israël en Pologne.
A Varsovie, un tramway, semblable à ceux qui roulaient dans le ghetto entre 1940 et 1943, frappé d'une étoile, a circulé à vide, jeudi 26 et vendredi 27 janvier, "pour rappeler le souvenir du peuple juif disparu".

Lire le nouvelobs.com >>>
Lire l'article d'Henri Tincq dans Le Monde du 27 janvier: "La Pologne rend hommage aux victimes de la Shoah"

A Lire aussi:

Dans Le Monde du 27 janvier, la tribune libre de Avishai Margalit: "Commémoration internationale de la Shoah, pour qui et pourquoi ?"
Avishai Margalit est philosophe, professeur de philosophie à l'Université hébraïque de Jérusalem. Il est l'auteur de L'Ethique du souvenir (Climats, 220 pages, 19 €) (parution le 10 février).

"Le 27 janvier 1945, l'armée rouge libérait le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Dans ce lieu, entre un million et un million et demi d'êtres humains ont été assassinés. L'écrasante majorité était des juifs. C'est ce jour qui a été choisi par l'ONU comme date de commémoration internationale de la Shoah.


Je distingue deux façons de poser le problème de la mémoire et de sa formation : la politique de la mémoire et l'éthique du souvenir. La politique de la mémoire met en jeu l'utilisation que divers régimes font de la mémoire, et de l'oubli, pour établir leur légitimité. Dans le cadre de l'éthique du souvenir, la question porte sur le devoir de se remémorer tel ou tel événement, et sur le sujet de ce devoir. En outre, l'éthique du souvenir s'efforce de savoir s'il n'y a pas également un devoir d'oubli permettant le pardon. Ici, je ne me préoccuperai que d'éthique du souvenir, et non de politique de la mémoire, même s'il reste toujours autour du souvenir de la Shoah beaucoup de politique.

La question éthique est la suivante : la commémoration de la Shoah est-elle un devoir et, si tel est le cas, à qui incombe ce devoir ? A l'humanité entière : telle est la réponse contenue dans l'idée d'établir une journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l'Holocauste. Je suis d'avis qu'il est légitime d'exiger cette commémoration de l'ensemble de l'humanité, tout en ayant conscience que cela ne va pas de soi et qu'une telle injonction requiert d'être justifiée.

Il y a des gens avec qui nous entretenons des relations denses ; d'autres, au contraire, avec lesquels les liens peuvent être dits minces. Denses sont les relations que nous entretenons avec notre famille, avec nos amis, avec ceux que nous aimons. Ces liens résultent, dans une grande mesure, de souvenirs communs. Minces en revanche sont nos liens avec des étrangers avec qui nous ne partageons aucun souvenir. Les relations denses peuvent concerner les membres d'une société imaginée, par exemple celle que je forme avec mes compatriotes dont je ne connais qu'une infime minorité. Eux et moi faisons partie d'une communauté de mémoire. L'éthique fixe ce à quoi nous engagent les relations denses. On peut appeler morale l'ensemble des engagements qui découlent de relations minces. L'éthique me prescrit des devoirs envers mes compagnons (parents, compatriotes, etc.). La morale, mon devoir envers tout homme exclusivement en tant qu'il est un homme. La mémoire relève de l'éthique, autrement dit l'impératif du souvenir s'applique à ceux qui se trouvent insérés dans un réseau de relations denses. Elle ne concerne pas ceux qui entretiennent entre eux des relations minces.

Personnellement, mes liens avec les victimes de la Shoah sont denses, vu la famille et le peuple auxquels j'appartiens. Je fais donc partie d'une communauté de mémoire — le peuple juif — qui, à l'évidence, se voit soumise à l'impératif de mémoire et de commémoration de la Shoah. Aux Allemands aussi s'impose ce devoir éthique de mémoire et de commémoration, car ils entretiennent des relations denses avec les victimes de la Shoah. La densité de ces liens impose une responsabilité, mais responsabilité ne signifie pas culpabilité. La mémoire de la Shoah qui est demandée aux jeunes Allemands est sans commune mesure avec le devoir éthique de mémoire qui pèse sur le peuple juif : lui doit se souvenir des vies qui ont été perdues ; les Allemands doivent se souvenir de la part que les leurs ont eue à ce crime. Quant au devoir qui incombe à l'ensemble des peuples européens, il est complexe parce qu'ambivalent. Un Français peut d'un côté se tenir dans une relation dense avec une figure comme celle de l'historien-résistant Marc Bloch parce qu'il symbolise une victime de la Shoah. Mais il n'en a pas moins une relation tout aussi dense avec un Pierre Laval dans la mesure où celui-ci a incarné la collaboration active à l'entreprise exterminatrice.

Jusque-là, j'ai évoqué le devoir de mémoire dans le contexte des relations denses. Mais l'inauguration d'une journée internationale de commémoration en mémoire des victimes de l'Holocauste implique que ce devoir de mémoire s'impose désormais également à des peuples et à des nations éloignés géographiquement et spirituellement de la zone concernée par le crime. A des peuples qui n'ont aucun souvenir historique commun avec les victimes. Se pose alors la question délicate de savoir pourquoi l'humanité dans son ensemble doit se souvenir de la Shoah, en tant que devoir moral. Pourquoi, par exemple, des Thaïlandais, des Mexicains, des Ethiopiens ou des Néo-Zélandais devraient-ils participer à cette commémoration ?

L'humanité en tant que telle ne constitue pas une communauté de mémoire. Pourquoi aurait-elle à commémorer justement cet événement — la Shoah — qui a eu lieu en Europe ? Certains, parmi lesquels je me range, estiment que cela renvoie à son caractère unique, sans équivalent dans l'histoire des hommes. D'abord, il s'agit d'un meurtre industriel commis dans des camps d'extermination — ce que l'on n'avait jamais vu auparavant. D'autre part, on y trouve une combinaison d'avilissement systématique et de destruction — combinaison qui pour n'être pas complètement inédite demeure extrêmement rare. Les nazis ont soumis les homosexuels à une humiliation systématique, ils ont pratiqué une politique d'extermination systématique des Tziganes. Mais c'est seulement aux juifs qu'ils ont infligé les deux.

Toutefois, l'unicité de la Shoah n'est pas ce qui fonde moralement ce devoir de mémoire. S'il y a un sens à ce que l'ensemble de l'humanité s'associe à cette commémoration, c'est parce que la Shoah est une manifestation du mal radical. Or, avec le mal radical, ce sont les fondements mêmes sur lesquels repose l'ordre de la morale qui sont ébranlés. Supposer une humanité commune à tous les hommes représente en effet une condition de base à l'établissement d'une morale. Avec leur conception raciste, leur politique de destruction systématique des juifs, les nazis ne se sont pas contentés d'adopter une conduite immorale dans les faits. Ils ont ébranlé le présupposé fondamental sur lequel repose une humanité partagée. La Shoah constitue une agression contre la possibilité même d'un ordre de la moralité et, en ce sens, elle représente bien un signal d'alarme qui s'adresse à toute l'humanité. L'établissement d'un ordre de la moralité est l'intérêt supérieur de tout homme. C'est pourquoi la commémoration de la Shoah est dans l'intérêt de toute la communauté humaine. "

La page "Opinions" du Monde >>>

A lire aussi:

Dans Libération daté du 28 janvier 2006, la tribune libre de Nathalie Zajde: "Shoah, une date pour cicatriser"
Nathalie Zajde est maître de conférences à Paris-VIII. Dernier ouvrage paru : "Guérir de la Shoah", éditions Odile Jacob.

 

"La Shoah, ce sont des millions de vivants juifs européens à qui l'on a ôté la vie mais à qui l'on a aussi refusé une mort juive.

La Shoah, c'est la destruction délibérée de l'ensemble du judaïsme d'Europe par le nazisme et l'indifférence terrifiante des nations. Pour une fois dans l'histoire des expulsions et des massacres des juifs, il a semblé que l'existence des juifs n'intéressait plus personne.

Au lendemain de la guerre, il existe certes encore des juifs européens, mais plus aucune vie juive en Europe.

Les survivants sont pris en charge par les nations ayant recouvré la paix, mais leur judaïsme n'intéresse pas : ils sont souffrants, malades et porteurs d'une mémoire interdite. On identifie même leur mal comme: «le syndrome du survivant». Des experts leur permettent d'obtenir des pensions ; ils seront ainsi pris en charge mais jamais guéris.

Ils resteront pensionnés à vie.

On n'a pas cessé de dire que nul ne pouvait guérir des souffrances de la Shoah ; on a même dit que ces souffrances étaient vouées à se transmettre de génération en génération.

Ce faisant, on a rajouté une malédiction à leurs souffrances. On a même pensé que guérir de la Shoah était «amoral», comme pour les maudire davantage.

Aujourd'hui, en décidant d'instituer le 27 janvier comme date universelle de commémoration de la Shoah, les Nations unies disent aux juifs que leur existence les intéresse. Elles prônent haut et fort que la destruction d'une culture ancestrale constitue un crime contre l'humanité. Elles disent ouvertement qu'elles sont intéressées par l'existence d'une vie juive, d'une société juive.

Aujourd'hui, il est permis de souhaiter aux juifs de guérir de la Shoah ; c'est même une obligation morale et professionnelle de les aider à redevenir vivants. "

La page "Rebonds" de Libération >>>

     
   
     
   
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