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Plusieurs centaines de personnes se sont réunies dimanche soir 15 avril sur le parvis du Mémorial de la Shoah pour rendre hommage aux 76 000 Juifs de France morts dans les camps nazis, autour de l'écrivain et ancien déporté Samuel Pisar, qui présidait la cérémonie.
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La cérémonie de lecture des noms, Yom Hashoah, du dimanche 15 avril 2007 à 20h15 au lundi 16 avril 2007 à 18h45. ©Pierre-Emmanuel Weck |
Cette commémoration de la Shoah, instituée par l'Etat d'Israël en 1951, se tient pour la deuxième année consécutive au mémorial de la Shoah. Depuis 1990, le rabbin Daniel Farhi, un des fondateurs du MJLF, a institué la lecture ininterrompue durant 24 heures des noms des quelques 76 000 juifs déportés de France dont 11 400 enfants, à partir de l’identification des victimes initiée par Serge Klarsfeld grâce aux archives du Centre de documentation juive contemporaine. Cette année la lecture des noms a débuté par le convoi n°4 et a pris fin avec le convoi n°35.
Vers 19h00, six bougies ont été allumées par d'anciens déportés accompagnés d'enfants à la mémoire des six millions de Juifs exterminés par les nazis. Plusieurs enfants ont ensuite égrené la liste des noms des Juifs de France victimes de la Shoah qui doit être lue sans discontinuer pendant 24h00. Depuis 2005, ces noms sont gravés sur le Mur des Noms, situé dans l'enceinte du Mémorial de la Shoah, un registre de pierre qui affiche, pour chaque année de déportation, le prénom, le nom et l'année naissance de la victime.
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Le Mur des Noms ©Pierre-Emmanuel Weck |
Dans son discours, Samuel Pisar, qui fut déporté à 13 ans, a rappelé "la plus grande catastrophe jamais déchaînée par l'homme contre l'homme", avant de dire son inquiétude pour l'avenir: "Si je témoigne, (...) c'est parce que je discerne dans les nuages de gaz toxiques et de champignons nucléaires qui se profilent sur l'horizon le spectre d'une 'solution finale' - cette fois pour l'humanité tout entière".
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Samuel Pisar à la tribune ©Pierre-Emmanuel Weck |
La cérémonie a été ponctuée par l'intervention de hauts responsables et des autorités religieuses de la communauté. Samuel Pisar était entouré notamment du maire de Paris Bertrand Delanoë, du président du Conseil régional d’Ile de France Jean-Paul Huchon, du président du Mémorial de la Shoah Eric de Rotschild, de Serge Klarsfeld, président des Filles et fils de déportés juifs de France, du président du Consistoire de Paris Joël Mergui, du président du Mouvement juif libéral de France (MJLF) Francis Lentschner, du grand rabbin de France Joseph Sitruk, du rabbin Daniel Farhi, de Monseigneur Jérôme Beau qui représentait Monseigneur André vingt-trois. Etaient présents également Daniel Shek, ambassadeur d'Israël en France, Dominique Bertinotti, maire du 4ème arrondissement et Jean Tiberi, maire du 5ème arrondissement.
Eric de Rothschild, président du Mémorial de la Shoah ©Pierre-Emmanuel Weck
L'hommage s'est achevé lundi soir avec le kaddish (la prière des morts) et un office de commémoration à la synagogue de la rue des Tournelles, dans le 4e arrondissement.

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Samuel Pisar a présidé la cérémonie de commémoration ©Pierre-Emmanuel Weck |
Allocution de Samuel Pisar, Président de la Commémoration du Yom HaShoah, le 15 avril 2007, au Mémorial de la Shoah
Chers Eric de Rothschild et Francis Lentschner, excellences, éminences, mesdames et messieurs, mes frères et sœurs de déportation :
En me conférant l’immense honneur de présider cette émouvante commémoration, vous n’avez certainement pas visé en moi l’avocat, ni l’écrivain, ni même le fondateur-président de Yad Vashem France, mais le témoin vivant de l’Holocauste qui a failli rendre sa vie à Auschwitz. Comme les 76,000 martyrs juifs français, parmi eux 11,000 enfants, dont les noms gravés sur le mur de ce Mémorial restituent l’identité et perpétuent la mémoire. Comme les 6 millions, parmi eux un million et demi d’enfants, déportés vers la mort, des quatre coins de l’Europe.
Tous ces enfants qui n’ont jamais vraiment vécu, ces écrivains qui n’ont jamais écrit, ces artistes qui n’ont jamais crée, ces savants qui n’ont jamais inventé, et qui auraient tant enrichi notre monde.
Si la branche française de ma famille ne figure pas sur cette pierre, c’est parce qu’elle a été sauvée par les bons villageois de Chambon-sur-Lignon, que nous avons honorés, à Yad Vashem, avec 2,725 autres Justes de France – Justes parmi les Nations.
Le Président Jacques Chirac a également reconnu les mérites et l’héroïsme de ces Justes dans son grand discours au Panthéon, et en décernant à 160 d’entre eux la Légion d’Honneur. Au nom de Yad Vashem, je tiens à le remercier pour ce geste extraordinaire de la République. A mes yeux, cette reconnaissance est capitale parce que le monde actuel a désespérément besoin des Justes -- qu’ils soient chrétiens, musulmans ou juifs – pour résister aux nouveaux extrémismes qui nous assaillent tous.
Le reste de ma famille, avec laquelle je me suis trouvé durant la seconde guerre mondiale dans le creuset le plus violent de l’Europe centrale, d’abord sous l’occupation stalinienne, ensuite sous l’esclavage hitlérien, a été complètement balayée de la terre, sans trace, sans sépulture, sans pierre tombale, sans Kaddish. Quant à moi, le sort m’a jeté dans l’enfer de Majdanek – mon premier camp d’extermination. Ce n’était que le début…
Mon propos aujourd’hui est dédié aux enfants disparus qui n’ont pas eu la même chance que moi. Permettez-moi de vous raconter, en vous épargnant les horreurs, une vignette sur le pivot du destin entre la vie et la mort.
Comme eux, je n’avais pas le droit de vivre à 13 ans. Mais par miracle, peut-être parce que j’étais plutôt grand pour mon age, je suis sorti indemne de la première sélection. Le tri impitoyable qui a séparé les hommes aptes au travail, des enfants, des femmes, des vieillards et des handicapés condamnés à la mort immédiate. Ensuite, chaque matin et chaque soir, nos bourreaux décimaient les rangs des hommes alignés pour l’appel, pendant que les crématoires vomissaient feu et fumée. Nous savions que l’on ne sortait de Majdanek que par la cheminée.
Un soir, j’entends un ordre bizarre : « Tous ceux qui sont tailleurs de métier, restez au garde-à-vous. Les autres, dispersez. » Mon instinct me commande de ne pas bouger. S’ils ont besoin de tailleurs, me disais-je, ils les garderont, pour un temps, en vie. Mon esprit s’agite. Je me rappelle l’atelier de tailleurs sur la rue ou j’ai grandi, avec sa grande machine à percer des boutonnières. Et le gentil tailleur qui me laissait appuyer sur les pédales pour m’amuser à faire quelques trous, quand j’y traînais après l’école.
L’officier SS qui circule dans les rangs m’examine avec dérision:
-- Alors tu te prends pour un tailleur ?
-- Non monsieur.
-- Ton père était tailleur ?
-- Oui monsieur, et mon grand-père aussi, mentais-je. Moi, j’étais le Knopflochmachinist.
-- Knopflochmachinist, qu’est ce que c’est ?
-- C’est celui qui fait les boutonnières, monsieur. Essayez de coudre une boutonnière à la main, et vous verrez que c’est très long. Sur la Knopflochmachine, à côté du tailleur, ça prend quelques secondes. »
La logique de mon histoire intéressa le SS. Il me fit signe de me ranger du côté des tailleurs, celui des vivants, qui fabriqueraient dans un camp de travail des uniformes pour la Wermarcht. A ce moment décisif, l’enfant en moi est devenu adulte, et son traumatisme une force de vie, une rage de survie pour ma famille, pour les 500 enfants de mon école dont je fus littéralement le seul rescapé.
Ce soir-là, avant de m’endormir sur le bat-flanc de ma baraque à Majdanek, je me suis pris pour le jeune Daniel à Babylone, qui sut lire les mots tracés en flammes au festin du roi, et sortit vivant de la fosse aux lions. Je me suis pris pour le jeune Joseph, seul en Egypte, comme moi en Allemagne, qui sut déchiffrer les rêves du Pharaon, et eut la vie sauve.
L’astuce de la Knopflochmachine a déclenché en moi cet ancien instinct de survie qui s’est manifesté tout au long de notre histoire millénaire face aux persécutions répétées.
L’instinct qui s’enclenche aujourd’hui pour beaucoup de peuples qui se sentent menacés à l’intérieur et à l’extérieur de leur pays. Pour nous, Juifs, les menaces sont plus graves. Parce que, aux yeux de nos ennemis, nous sommes toujours coupables. Coupables dans la Diaspora de nous être laissés massacrer comme des agneaux, et coupables en Israël d’avoir pris des armes pour qu’on ne nous massacre jamais plus.
Changeons de registre. Après Majdanek, Auschwitz, Dachau et encore, j’ai été libéré par l’armée américaine, et récupéré, à 16 ans, des décombres de l’Allemagne par une tante et un oncle français, Barbara et Léo Sauvage – eux-mêmes hébergés avec leur enfant Pierre, à Chambon.
Les leçons que j’ai tirées de mon calvaire dans les camps m’ont appris bien plus que mon long parcours académique et professionnel en France, en Australie et aux Etats-Unis. Après l’effondrement d’une Europe rongée par la haine, la terreur et la peur, je voulais à tout prix comprendre pourquoi un monde absurde et brutal nous avait happés, moi, les miens, et tant d’autres, avec une telle férocité. Pourquoi nos gouvernants, nos élites n’ont rien vu venir, n’ont rien compris, n’ont rien fait quand une marée montante jeta un continent civilisé dans le chaos, et emporta des dizaines de millions d’innocents.
Aujourd’hui, devant les mutations vertigineuses des alliances, des politiques, des économies et des cultures, devant le retour du fanatisme, du nationalisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme, il m’arrive de me demander si le passé ne redevient pas présent. Car personne ne peut vivre ce que j’ai vécu dans les bas-fonds de la condition humaine, puis sur quelques-uns de ses sommets, sans rechercher une vision cohérente de notre monde à nouveau déboussolé, sans ressentir un besoin viscéral d’alerter les nouvelles générations sur les dangers qui s’accumulent, et qui peuvent détruire leur univers comme ils ont jadis détruit le mien.
Je l’ai dit et écrit -- nous, les derniers témoins de la plus grande catastrophe jamais déchaînée par l’homme contre l’homme, nous disparaissons maintenant les uns après les autres. Bientôt l’histoire se mettra à en parler, au mieux, avec la voix impersonnelle des chercheurs, des intellectuels et des romanciers. Au pire, avec celle des démagogues, des provocateurs et des négationnistes. Ce processus est déjà amorcé.
Face à la banalisation des génocides et d’autres crimes contre l’humanité dans les Balkans, au Caucase, au Rwanda, au Darfour et ailleurs, nous ressentons une certaine obligation de transmettre à nos prochains quelques réalités que nous avons vécues dans la chair et dans l’âme.
Si j’ai témoigné dans « Le Sang de l’Espoir, si je témoigne aujourd’hui, c’est parce que je discerne dans les nuages de gaz toxiques et de champignons nucléaires qui se prolifèrent sur l’horizon, le spectre d’une « solution finale » -- cette fois pour l’humanité tout entière.
Quand vous êtes obligé tous les jours, pendant des années, de ne jamais baisser votre garde, de guetter le moindre signe pouvant présager votre mort ou, prolonger votre vie, vous devenez lucide. Vos réflexes d’alarme deviennent intuition vitale, pour vous-même, pour vos enfants, pour votre famille, pour la collectivité. Et vous ne cessez d’appréhender le sens de ce qu’on appelle « les pas du monstre ».
Les victimes, entassées dans les chambres à gaz, à qui il restait trois minutes de vie, trouvaient la force de gratter avec leurs ongles sur le mur : « N’oubliez jamais ! » Avons-nous déjà oublié ?
A l’heure qu’il est, les forces de l’absurde semblent innombrables et incontrôlables. Et la psychose des démissions, individuelles et collectives, peut paraître irrésistible. Mais si les drames qui s’avancent sont pour la première fois à la dimension planétaire, ce n’est pas la première fois que l’intelligence humaine est mise à défi par la barbarie et l’aveuglement.
Les leçons que j’ai puisées à l’épreuve d’une existence mouvementée m’enseignent que tant que l’espoir palpite en nous comme le sang, la rédemption reste possible. Pour un monde, pour un peuple, pour un individu, même pour un enfant, même dans des conditions qui défient l’imagination. Ni la souffrance, ni l’horreur, ni la peur, n’ont jamais ébranlé en moi cette conviction, fondamentale et salvatrice.
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