| |
Morceaux choisis :

© Mémorial de la Shoah / CDJC
"Lundi soir Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait si dur -
J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux – Mais c’est dur -
D’ailleurs la majorité des gens ne regarde pas - Le plus pénible c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont - Ce matin je suis partie avec Maman - Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : « Hein ? T’as vu ? Juif. » Mais le reste s’est passé normalement - Place de la Madeleine nous avons rencontré Mr. Simon qui s’est arrêté et est descendu de bicyclette - J’ai repris toute seule le métro jusqu’à l’Etoile - A l’Etoile, je suis allée à l’Artisanat chercher ma blouse, puis j’ai repris le 92. Un jeune homme et une jeune fille attendaient, j’ai vu la jeune fille me montrer à son compagnon - Puis ils ont parlé - Instinctivement j’ai relevé la tête – en plein soleil – j’ai entendu : « C’est écoeurant » - Dans l’autobus, il y avait une femme, une maid probablement, qui m’avait déjà souri avant de monter et qui s’est retournée plusieurs fois pour sourire - un monsieur chic me fixait – je ne pouvais pas deviner le sens de ce regard, mais je l’ai regardé fièrement –
Je suis repartie pour la Sorbonne – dans le métro, encore une femme du peuple m’a souri - Cela a fait jaillir les larmes à mes yeux, je ne sais pourquoi – Au Quartier Latin, il n’y avait pas grand monde - Je n’ai rien eu à faire à la Bibliothèque - jusqu’à 4 h j’ai traîné, j’ai rêvé, dans la fraîcheur de la salle, où les stores baissés laissaient pénétrer une lumière ocrée - A quatre heures Jean Morawiecki est entré – C’était un soulagement de lui parler - Il s’est assis devant le pupitre, et est resté là jusqu’au bout, à bavarder – et même sans rien dire - Il est parti une demi-heure chercher des billets pour le concert de Mercredi ; Nicole est arrivée entre temps -
Quand tout le monde a eu quitté la bibliothèque j’ai sorti ma veste et je lui ai montré l’étoile. Mais je ne pouvais pas le regarder en face - je l’ai ôtée et j’ai mis le bouquet tricolore qui la fixait à ma boutonnière - Lorsque j’ai levé les yeux, j’ai vu qu’il avait été frappé en plein coeur - je suis sûre qu’il ne se doutait de rien - Je craignais que toute notre amitié ne fut soudain brisée, amoindrie par cela – Mais après – nous avons marché jusqu’à Sèvres-Babylone. il a été très gentil - Je me demande ce qu’il pensait -"

© Mémorial de la Shoah / CDJC
"7 h ¼ - Je viens de recevoir la visite d’un ancien prisonnier du camp du petit Paul qui m’avait écrit pour me demander ce qu’il pouvait faire pour lui -
Il avait les yeux creusés et la maigreur des prisonniers libérés - Sa visite m’a fait plaisir, car c’est un homme qui a souffert, qui a vu et qui comprend - Il ne savait pas que les Allemands s’attaquaient aux femmes et aux enfants - Mais il n’y a pas eu de résistance pour lui faire accepter le fait -
Il m’a raconté que près de Hambourg, dans une ferme, il avait vu arriver une vingtaine de femmes juives déportées de Vienne, de tous les milieux, certaines très bien – Je lui ai demandé comment elles étaient traitées - « Avec une brutalité inouïe – Réveillées à coups de cravache à 5 h, envoyées aux champs toute la journée, ne rentrant que le soir, couchant dans deux chambres minuscules, sur des lits de planches superposées – Le fermier les brutalisait, la femme avait un peu pitié, et les nourrissait à peu près –
Qui avait donné le droit à ce fermier de traiter comme des bêtes des êtres humains qui lui étaient sûrement supérieurs dans leur valeur spirituelle ?
Il m’a dit aussi, à propos des fosses de Katyn, qu’il avait assisté à des scènes exactement semblables – En 41, il est arrivé à son Stalag des milliers de prisonniers russes dans un dénuement effroyable, mourant de faim - Le typhus s’est établi là-dedans ; des centaines mouraient chaque jour – Chaque matin les Allemands allaient achever à coup de révolver ceux qui ne pouvaient plus se lever - Alors les malades, pour ne pas subir ce sort, se faisaient soutenir sous les bras par leurs camarades valides pour être dans les rangs – Les Allemands donnaient des coups de crosse sur les mains de ceux qui les soutenaient – Les malades tombaient, ils les entassaient sur des charettes, en les dépouillant de leurs bottes et de leurs vêtements, les menaient jusqu’à une fosse où ils les déchargeaient sur des fourches à fumier, et les jetaient dans la fosse pêle-mêle avec les cadavres - un peu de chaux vive là-dessus - Et c’était fini -
A peu près le récit du garçon de salle des Enfants-Malades - Horror ! Horror ! Horror !"
|
|