Cérémonie Hazkarah 2022: discours de Béate et Serge Klarsfeld, à deux voix. commémoration

dimanche 02 octobre 2022

Le 2 octobre 2022, au Mémorial de la Shoah de Paris.

Commémoration dédiée au souvenir des victimes sans sépulture de la Shoah.

 

Retranscription du discours à deux voix de Béate et Serge Klarsfeld  

Je suis venu pour la 1ère fois au Mémorial de la Shoah en 1953, il y aura bientôt 70 ans à la pose de la 1ère pierre de ce monument appelé alors Mémorial du Martyr Juif Inconnu. J’y suis revenu en 1956 à son inauguration. La foule s’étalait jusqu’au métro Pont-Marie. Orphelin de déporté comment maintenir un lien  avec son père sinon en participant aux cérémonies commémoratives: il avait combattu dans le 22ème Régiment de Marche des Volontaires  étrangers; j’étais au cimetière de Bagneux quand le monument de Rappoport  y a été dévoilé. J’avais et j’ai toujours la sensation de le retrouver là où sont représentés son destin individuel et son destin collectif. Aujourd’hui encore, en cette année 2022 où nous commémorons l’année terrible 1942, avec toi et avec le dernier carré des Fils et Filles des Déportés Juifs de France je suis déjà venu plus de 30 fois avant la lecture des noms de chaque convoi exposer le contexte historique dans lequel chaque convoi avait été constitué et les quelques fois où je n’ai pu le faire c’est notre fils Arno qui m’a remplacé

Nous sommes le 2 octobre et il y a 80 ans j’étais à Nice avec mes parents et avec ma soeur. Nous étions encore tous les quatre et nous étions une famille heureuse. La grande rafle des Juifs étrangers de la zone libre le 26 août 1942 venait de nous épargner car nous étions Juifs roumains, une nationalité qui était non déportable mais qui l’a été à partir du 23 septembre et le 24 à Paris 1574 d’entre eux ont été arrêtés et immédiatement déportés. En zone libre grâce aux protestations des églises et de la population, la police de Laval et de Pétain a cessé ses rafles après avoir livré comme convenu 10.000 Juifs à la Gestapo. Puis les Italiens ont occupé la côte d’Azur et ont empêché la police de Vichy de s’emparer des Juifs. Pendant 9 mois tous les Juifs ont été protégés par les militaires et les diplomates italiens qui s’opposaient à la volonté de Mussolini de les livrer aux Allemands. Quand Mussolini a été renversé, les Allemands ont occupé à leur tour la côte d’Azur et la terreur s’est abattue sur les Juifs. Le 2 octobre 1943 nous n’étions plus que 3. Quarante huit heures plus tôt mon père s’était sacrifié pour nous sauver, il nous avait cachés derrière le double fond en bois qu’il avait construit dans un profond placard et avait ouvert la porte à la Gestapo qui fouillait chaque appartement. Ils ne nous ont pas trouvés: l’un d’entre eux a pénétré dans le placard, a  repoussé les vêtements sur la tringle mais il n’a pas touché le faux mur. Nous ne respirions pas, ma soeur avait 11 ans, j’en avais 8. Mon père nous avait prévenus: nous savions que si la Gestapo nous trouvait, c’était la mort pour nous. Les fillettes de notre voisin criaient et pleuraient. Elles ne sont pas revenues. Ni mon père déporté par le convoi du 28 octobre 1943, le n° 61. 

BEATE

En octobre 1943 j’avais 4 ans; ma mère et moi avions quitté Berlin à cause des bombardements; notre appartement avait été détruit. Nous sommes allés à Lodz qu’on appelait alors Litzmannstadt  où le mari de l’une de nos tantes avait trouvé un bon poste. Il était nazi et haut fonctionnaire. Mon père était simple soldat dans la Wehrmacht . Il a fait la campagne de Belgique. Il y est resté longtemps puis malade est rentré en Allemagne où il a été fait prisonnier par les Britanniques qui l’ont rapidement libéré. C’est la cavalerie russe qui a occupé le village où ma mère et moi étions réfugiées. Nous n’avons pas été menacées et nous sommes rentrées à Berlin où mon père nous a rejoints dans notre quartier de  Wilmersdorf..

SERGE

Je t’ai rencontré dans mon métro de la Porte de St Cloud. C’était le 11 mai 1960. J’ai retenu la date parce que j’avais mis mon seul complet; un prince de galles, pour me rendre le soir à ma première réunion franco-allemande, celle des lauréats des bourses de voyage Zellidja à la Cité universitaire. Tu avais une robe bleue marine serrée près du corps et le livre bleu clair  de l’Alliance française à la main. Il n’était pas difficile de deviner que tu changerais à Michel Ange Molitor puis à Sèvres Babylone pour aller à Notre Dame des Champs. Moi j’allais à Science-Po. Même itinéraire, je t’ai abordée au dernier moment à Molitor « Etes-vous ‘anglaise? Comme prévu tu m’a répondu « Non je suis Allemande ». A Sèvres-Babylone j’avais le numéro de téléphone  de la famille où tu habitais et où tu étais fille-au-pair. Je t’ai appelée. Nous sommes allés voir « Jamais le dimanche » de Jules Dassin

BEATE

Je venais d’arriver à Paris avec mon amie Ina. C’était la grande aventure. je quittais Berlin, ma ville que j’aimais de l’est à l’ouest. J’y avais joué dans les ruines avec mes camarades d’école dont beaucoup étaient orphelines. J’avais de la chance d’avoir mes parents, même s’ils se disputaient souvent. Nous vivions dans une seule chambre. A Berlin jusqu’en 1961 il n’y avait pas de mur. Je passais librement d’un secteur à l’autre et c’est ainsi que je me  suis forgée ma mentalité d’allemande, ni de l’est, ni de l’ouest, allemande tout simplement. Nous étions vivants certes mais nous étions très pauvres, la vie était ennuyeuse; les études ne m’excitaient pas; j’ai commencé à travailler à 16 ans dactylo. C’était encore plus ennuyeux que l’école. Les garçons aussi étaient ennuyeux et l’avenir avec l’un d’eux était loin de me passionner. Dès que j’ai pu légalement , j’ai filé . Pour mes parents j’étais une fille perdue. A Paris j’attendais le grand moment et quand j’ai senti ton regard sur moi , je me suis dit « c’est peut-être lui ». Tu étais bien habillé et tu avais l’air sérieux. Nous nous sommes donnés rendez-vous devant la poste du bd Murat et nous avons marché dans le Bois de Boulogne. Sur un banc tu m’as dit « Je suis Juif et mon père est mort à Auschwitz ». Je ne savais pas quoi répondre alors je t’ai pris la main et elle est encore dans la mienne après 62 ans.

SERGE

Je suis allé à Auschwitz en 1965. Nous allions  avoir un fils et je tenais à garder le lien avec mon père, il m’arrivait de le revoir en rêve . Il m’avait sauvé, et historien de formation, je lui devais de reconstituer ce qu’avait été son itinéraire de Nice à Auschwitz. C’était en pleine guerre froide, personne de l’ouest n’allait à Auschwitz et les Polonais à Auschwitz ne visitaient pas Birkenau, le camp des Juifs. .J ‘y étais seul, tout seul, par un froid glacial. Seul avec mon père comme guide non pour visiter Birkenau mais pour guider ma vie. J’étais très insouciant. Mon père m’a remis dans le droit chemin. A Birkenau j’ai compris que j’étais Juif, Juif d’une espèce particulière, exceptionnelle. J’avais connu de très près la pire menace qui s’était abattue sur le peuple juif et j’avais vu  sur place au Kibboutz au début des années 50 la renaissance d’un Etat juif après 19ème siècles de soumission politique. Il m’a fallu aller jusqu’à Auschwitz pour me rendre compte que si je n’avas pas fait partie  du convoi 61, cela exigeait d e moi de défendre la mémoire des victimes du génocide juif et de défendre l’existence et la sécurité de l’Etat juif. Pour préparer ce pèlerinage j’étais entré au Mémorial du Martyr Juif Inconnu et je n’en suis jamais sorti. J’ai levé les yeux et j’ai lu  » ????? »

 Le 6 juin 1967 je suis parti comme volontaire en Israël et avec l’unité qui m’a adopté je suis parvenu à Quneitra en Syrie. Mes amis militaires ont crée le kibboutz Meron ha Golan et c’est dans ce kibboutz que notre fils Arno a fait sa bar mitzva laïque.

En France j’ai rencontré une image de l’Allemagne bien différente de celle de mes parents et de mes enseignants ou collègues qui eux ne voulaient rien savoir ou transmettre du passé allemand récent et qui se concentraient sur déblayer les ruines et travailler intensément au relèvement de leur Allemagne puisqu’il y en avait au moins trois: celle de l’ouest, de l’est et Berlin -ouest. Moi je me considérais seulement allemande, j’étais déjà réunifiée mais je ne me posais pas de question et l’histoire contemporaine n’était jamais abordée à l’école. En France j’étais confrontée à une Allemagne criminellement monstrueuse.

Je ne me sentais pas personnellement coupable en raison de mon âge .Tu m’as enseigné l’histoire de l’Allemagne et tu m’a fait connaitre équitablement ses deux visages: le criminel et l’humaniste. Dès lors je me suis sentie responsable de l’image de l’Allemagne et de son devenir. D’ailleurs à Berlin j’aimais bien le maire de la ville Willy Brandt, qui avait été un résistant. Puisque j’étais à Paris j’ai décidé de me rendre utile en militant pour rapprocher les jeunesses allemandes et françaises: j’ai postulé pour être employée par l’OFAJ et j’y suis entrée à sa section française à Paris comme secrétaire. Quatre ans plus tard j’en ai été révoquée pour avoir publié plusieurs articles dans « Combat » contre le nouveau Chancelier: Kurt-Georg Kiesinger qui, nazi depuis 1933, pendant la guerre avait été directeur adjoint de la propagande radiophonique hitlérienne vers l’étranger et homme de liaison entre Ribbentrop et Goebbels . Comment accepter cette situation qui semblait si acceptable pour tout le monde? Tu  m’avais si souvent parlé de Hans et Sophie Scholl et de leur groupe de résistants de la Rose Blanche dont l’action militante et la mort sous la hache t »avais obligé à juger les Allemands non en fonction de l’étiquette d’Allemands mais en fonction de leurs personnalités et de leurs actes. Sans les Scholl, tu  ne m’aurais pas épousée. Je ne pouvais décevoir les Scholl et tous ceux qui en Allemagne sans y être obligés avaient résisté aux Nazis.  J’ai écrit un premier article en opposant la figure de Willy Brandt, le résistant, à celle de KGK, le nazi. Au 3ème article j’ai été révoqué de l’OFAJ. j’ai couru à ton  bureau  et  place des Saussaies dans un petit bistrot  nous avons décidé nous battre  non pour l’honneur mais pour faire tomber le chancelier nazi.

SERGE

Ma femme allemande, mais française par mariage, mise à la porte de son travail à Paris parce qu’elle a écrit qu’il est mal pour l’Allemagne de s’être donnée un chancelier nazi actif , il y avait de quoi engager d »autant que ce chancelier venait de recevoir du général de Gaulle qui en privé l’appelait « le boche », la grand-croix de la légion d’honneur. Il me fallait aider Beate dans sa campagne contre Kiesinger qu’elle a mené de main de maître: en risquant sa vie et sa liberté, cette main elle l’a appliquée avec force sur le visage du chancelier , c’était comme si la fille avait giflé son père pour son passé nazi et le choc a fait le tour du monde. Les gardes du corps n’ont pas osé tirer, les juges n’ont pas osé la garder en prison même s’ils l’ont condamnée à un an de prison. 44 ans plus tard Beate tu étais l’un des deux candidats à la présidence de l’Allemagne et même si le pasteur Gauck a été élu Président  pour avoir résisté au communisme en Allemagne de l’est contre Beate qui avait éliminé les anciens nazis de la vie publique allemande, le chemin parcouru par l’Allemagne pour devenir  une démocratie respectée  a été déblayé également par Beate aujourd’hui respectée par l’ensemble des Allemands. Elle est l’Allemande qui a recherché en Allemagne, en Amérique du sud, au Moyen-Orient, et les a  fait juger; l’Allemande   qui s’est opposée aux dictateurs,  Assad, Pinochet, Stroessner, Banzer, à ceux qui s’en prenaient aux derniers Juifs à Varsovie et à Prague.  

BEATE

Nous avons connu bien des péripéties pendant cette décennie des années 70; beaucoup de prisons, quelques attentats, un long isolement avant d’être rejoints par des orphelins de déportés qui voyaient par les médias que notre engagement contre l’impunité des criminels correspondaient à leur besoin de justice. Les juges à Nuremberg avaient promis de rechercher au bout du monde les criminels nazis; ils n’en avaient rien fait et dix ans après la capture d’Eichmann par les Juifs, ceux d’Israël , c’était moi, une Allemande, que l’on voyait militer en Bolivie pour démasquer Barbie ou être emprisonnée pour tentative d’enlèvement de Lischka.

Peu à peu nous ont rejoints des rescapés d’Auschwitz et des enfants de déportés. Nos actions individuelles sont progressivement devenues collectives. Avec Henri Golub disparu en 1983, avec Simon Guerchon disparu en 1986, avec Annette Zaidman qui en ce moment  même lutte contre la mort à l’hôpital, nous avons crée l’association des FFDJF en 1979 un an après la publication par Serge  du Mémorial de la déportation des Juifs de France  qui a crée un véritable choc dans une  communauté juive  rassemblée depuis  autour de sa mémoire meurtrie. Devenus une force nous avons fait juger et condamner à Cologne les principaux organisateurs de la Solution finale en France; nous avons levé le dernier obstacle à la réconciliation franco-allemande; nous avons donné aux Juifs en France la possibilité de faire leur travail de deuil; avec notre fils Arno nous avons déclenché et mené à bien les affaires Leguay, Bousquet, Papon, Touvier. Avec « Vichy-Auschwitz » et « Le Calendrier » Serge a écrit les ouvrages historiques de référence. 

SERGE

Tout cela nécessitait une volonté d’obtenir justice, d’établir la vérité historique sur le sort des Juifs de France, de construire et transmettre une  mémoire précise. Nous l’avons toujours accompli depuis le début de notre engagement en plein accord avec le Mémorial de la Shoah, celui d’Isaac Schneersohn , de Joseph Billig et de Georges Wellers et celui d’Eric de Rothschild, de Jackie Fredj et de François Heilbronn. Notre famille ce sont les FFDJF et notre maison c’est le Mémorial de la Shoah. Un Mémorial  qui est le dépositaire et le garant de notre mémoire, qui  sait la transmettre à la jeunesse de notre pays et lutter efficacement contre un antisémitisme qui s’adapte à toutes les situations historiques.

Nous avons été désignés pour prendre la parole, peut-être pensait-on que nous avions un message à transmettre. Un message est valable pour l’avenir mais l’avenir est tellement imprévisible; il suffit de se retourner vers le 20ème siècle pour en être conscient. L’antisémitisme ne pourrait disparaitre que dans un monde délivré de toute tension. Nous en sommes loin. D’autres épreuves nous attendent. Il faut être forts dans un monde qui redevient violent et ce n’est possible qu’en étant pleinement solidaires de l’Etat d’Israël. 

Mon message est clair; il découle des évidences : Une effroyable catastrophe  a anéanti les deux-tiers des Juifs européens et détruit ses forces vives dans l’est européen; mais aujourd’hui le peuple juif est heureusement presque totalement rassemblé en Occident où priment la liberté et les valeurs humanistes et  aucune barrière ne fait obstacle au mérite d’un Juif.  Un Etat juif a ressuscité après 19 siècles de disparition et de soumission politique du peuple Juif. Quand je me suis rendu la première fois en Israel 700.000 Juifs y vivaient; aujourd’hui presque 7 millions de Juifs vivent dans un Etat militairement et techniquement puissant. Certes il est menacé; certes dans des pays comme la France, des attentats et des actes juifs sont perpétrés; mais si l’on se retourne vers le passé, qui dans l’immédiat après guerre aurait prédit cet extraordinaire retournement de la situation quand des survivants de la Shoah étaient pendus en Palestine, quand des pogroms éclataient en Pologne ou en Libye, quand les  Juifs ne pouvaient quitter le bloc de l’Est; et quand ils n’avaient pas encore quitté les pays musulmans ou n’en avaient pas été chassés pour se retrouver tous dans ce monde libre que nous devons défendre.

 

BEATE

Mon message est celui d’une Allemande qui a toujours été une Allemande empreinte du sentiment national et qui a voulu en temps utile réhabiliter son pays, conduire l’Allemagne sur la voie de l’humanité, de la démocratie et de la solidarité envers les Juifs et Israël.

Nous étions deux jeunes gens ordinaires quand nous nous sommes rencontrés et nous sommes devenus un vieux couple extraordinaire sans doute parce que nous avons assumé ensemble nos responsabilités, moi en tant qu’Allemande et Serge en tant que Juif et comme nous le disons souvent parce que nous avons toujours été heureux ensemble.

 

Revoir la cérémonie de l’Hazkarah, 2022.