Le cinéaste, artiste et auteur David Teboul a rencontré Simone Veil en 2003. Dès lors, un lien s’est créé à travers un dialogue ininterrompu, qui a permis à une mémoire – parfois douloureuse– d’émerger.
Extraits d’un entretien entre Mathieu Lericq et David Teboul, présent dans le livre Simone Veil, mes sœurs et moi.
Mathieu Lericq : Dans le livre Simone Veil. L’aube à Birkenau (2020), construit à partir d’archives textuelles et photographiques, il est question du moment où vous avez vu Simone Veil pour la première fois à la télévision, à la fin des années 1970. En quoi cet épisode est-il fondateur pour vous et annonce-t-il la rencontre réelle, qui aura lieu au début des années 2000 ?
David Teboul : La première fois que j’ai vu Simone Veil à la télévision, j’avais dix ans. Il s’agissait d’un débat dans le cadre de l’émission Les Dossiers de l’écran, à l’issue d’un épisode de la série Holocauste. (…) Cette série met en scène une famille juive allemande entre 1935 et 1945. Cette famille pourrait être la famille Jacob. Il s’agit d’un téléfilm très médiocre mais aussi bouleversant. Je n’ai jamais autant pleuré devant un programme télévisuel, je crois. Toute la France était bouleversée. (…) À l’issue du troisième épisode de la série, Les Dossiers de l’écran avaient pour thème « Vie et mort dans les camps nazis ». Simone Veil participait au débat. Il contient tous les symptômes de l’époque concernant les biais à travers lesquels on traitait ces événements. Au cours du débat, un conflit a émergé sur les différences entre les déportations des Juifs et les déportations des résistants. Marie-Claude Vaillant-Couturier représentait les déportés résistants. Simone Veil m’a impressionné. D’abord, je la trouvais très belle. Mais surtout, les mots qu’elle a employés m’ont touché. À l’époque, on ne parlait jamais d’intimité. Un dirigeant politique ne parlait pas de sa vie privée. Simone Veil a évoqué sa vie à Nice. Ça détonnait dans le paysage de l’époque. Elle a dit que les relations entre les détenus étaient vraiment plus difficiles que ce qu’en montre la série. Elle lui reprochait d’être mielleuse. Cela m’a profondément troublé. Son visage. Son chignon. Ses propos ont perturbé la perception que j’avais eue de la série.
M. L. : À qui cette exposition s’adresse-t-elle ? A-t-elle été conçue pour un public en particulier ?
D. T. : Intimement, j’aimerais que des adolescents puissent entrer dans cette famille, s’identifier à ses membres en suivant leur parcours. J’aimerais que tous les publics se sentent concernés, y compris le jeune public. Concernant le public plus âgé, l’exposition le plonge dans sa jeunesse. Tout un pan de l’exposition renvoie à la jeunesse des sœurs Jacob. Simone Veil a dix-neuf ans lorsqu’elle rentre des camps. Elle a eu dix-huit ans en déportation. C’est une exposition sur des jeunesses brisées par la guerre. Il est intéressant de voir comment des femmes de quatre-vingts ans reviennent sur leur jeunesse brisée.
M. L. : Rencontrer Simone Veil a-t-il impliqué d’aborder la Shoah de manière particulière ?Qu’est-ce qui a été si important dans cette relation, au point de faire de la mémoire le sujet central de vos œuvres ?
D. T. : (…) mon idée fut très tôt d’intégrer la famille Jacob au roman national. Je trouvais qu’ilétait intéressant d’aborder l’histoire à travers la trajectoire de cette famille française, issue de la bourgeoisie désargentée, qui a été marquée par la Première Guerre mondiale et le scoutisme dans les années 1930, et qui a subi plus tard la déportation et les camps du fait de l’Allemagne nazie et de Vichy. Les Jacob représentaient l’itinéraire des Juifs français dont l’histoire rompt avec les révisionnismes actuels. Cette famille n’a pas été protégée par le régime de Vichy, même en étant patriote et assimilée. J’ai compris que cette famille, l’ensemble de ses membres, pouvait entrer au Panthéon. Dans cette famille, on trouve des personnalités très différentes. Yvonne ne ressemble pas à son époux. Ils ne partagent pas tout à fait les mêmes opinions. Elle est plus sensible aux idées du Front populaire de Léon Blum. Il était plus conservateur, plus réfractaire à la réconciliation avec l’Allemagne. Ce qui m’intéresse, n’étant pas historien, ce sont les fictions et ce que dégage le réel. Le fictionnel. Je me suis intéressé à leur jeunesse, à la chronique du quotidien. Comment l’intime et l’histoire se rencontrent. Plus tard, je me suis intéressé à la manière de se reconstruire. Ce que signifie de porter cette histoire à la fois tragique et hors du commun : la France d’avant-guerre, la France pendant la guerre et la France d’après-guerre. Dans la troisième période, on peut constater une distinction de statut entre les anciens déportés, selon qu’ils aient été résistants ou déportés juifs. Comme je m’intéresse beaucoup aux petites choses pour considérer les grandes choses, j’ai inventorié les aspects les plus minimes, notamment sur la vie à Nice.
M. L. : Quels documents inédits l’exposition permet-elle de découvrir ?
D. T. : L’exposition fait découvrir au public de nombreux éléments inédits, concernant Denise Vernay par exemple. Des récits écrits juste après sa déportation à Ravensbrück, qui contiennent un témoignage de sa vie dans le camp. Ce sont des textes à la première personne. Il y a aussi d’autres textes écrits plus tard, où elle revient sur l’expérience de la déportation des résistants, qui permettent de mieux connaître sa vie. Des poèmes sont également rendus publics, écrits au retour du camp ; ils concernent la vie d’avant, sa mère disparue. Il y a également une correspondance avec sa sœur Simone, des lettres de Denise à la fin de sa vie portant sur leur incapacité à évoquer leur déportation respective. Le sentiment d’exclusion exprimé par Denise est une problématique majeure. Elle parle d’un « double duo », d’autant plus douloureux que cela renvoie à la mort de Milou. Ce sont des lettres tardives, datant de 1987-1989. Les sœurs y reviennent sur la difficulté de parler du passé. Elles parlent beaucoup du silence, de ce qui les a séparées, à savoir le camp. Elles évoquent aussi la difficulté de faire le deuil de Milou.
Revenir à la page de l’exposition « Simone Veil. Mes soeurs et moi »