Discours de la Hazkara 2009-2026
Lorsque le Président du Mémorial m’a demandé – lorsque vous même, cher Éric de Rothschild m’avez demandé – de prononcer ce discours annuel de la Hazkarah, j’ai été saisie d’effroi. Comment pouvais-je succéder aux éminents orateurs qui, depuis plus de quinze ans, se sont exprimés dans ce cadre — philosophes, écrivains ou historiens — et dont la parole, en ce lieu et en ce jour, méritait pleinement d’être entendue ? Passé ce moment de stupeur, sur lequel je ne m’attarderai pas afin de ne pas paraître céder à la coquetterie, je me suis demandée à quel titre je pouvais, ce matin, venir vous parler de la Hazkarah.
Ce mot, familier, depuis des années que je viens ici chaque année, en ces dimanches de septembre, était au départ complètement étranger à mon vocabulaire familial et traditionnel, qui plutôt qu’Hazkarah, cultivait le yahrtzeit, mot yiddish qui a un sens assez voisin : une cérémonie du souvenir, la célébration d’un anniversaire.
Depuis toujours, je disais donc Yahrtzeit,. J’ai vu mes parents observer le yarhtzeit de mes grands parents ; j ‘ai observé à mon tour celui de mes parents, et plus récemment, le premier yarhtzeit de mon mari, Pierre Nora, dont je suis en deuil depuis un peu plus d’un an et qui a prononcé le discours de la Hazkarah devant vous ici même il y a 11 ans. Mon deuil, intime, se mêle aujourd’hui au deuil collectif pour lequel, chaque année, quelques jours après Roch Hachanah, nous nous réunissons pour nous souvenir des morts sans sépulture, durant la Shoah.
Deuil collectif qui m’obsède depuis que je l’ai tardivement découvert. Si le deuil personnel est donc très présent pour moi, je vis aussi depuis très longtemps et jusqu’à l’obsession avec celui dont nous parlons ce matin :
Enfant, j’ignorais ce qu’avait été la guerre, et plus encore, la Shoah. On ne parlait pas de ces choses-là aux enfants…On ne disait pas d’ailleurs Shoah à l’époque, mais Holocauste… À 16 ou 17 ans, mon premier choc fut a lecture du livre de Jean-François Steiner, Treblinka. J’ai su plus tard, que ce livre avait été controversé parce que romancé. Confondu souvent avec l’incompréhension et la désapprobation qui entouraient à la même époque, la relation du procès Eichmann par Hannah Arendt. Pas pour les mêmes raisons : Arendt semblait disculper, par son concept de « banalité du mal », les horreurs perpétrées par Eichmann, SS convaincu de la justesse de son idéologie meurtrière, qui appliquait à la lettre les instructions de la solution finale. De surcroît, Arendt paraissait rendre les Juifs co-responsables de leur tragédie en stigmatisant les Judenrat et autres conseils juifs des ghettos,. Mais revenons à Steiner. . A l’époque, ce devait être en 1965 ou 66, la lecture de Treblinka fut pour moi un séisme… Aucune lecture depuis ne m’a provoqué un tel sentiment d’horreur : l’enfer, oui les flammes de l’enfer comme dans les récits d’Apocalypse, ça devait être cela ! J’ignorais tout des camps d’extermination qui étaient le plus souvent un sous-ensemble de ce qu’on appelait le camps de concentration, où, – je reprends les termes de l’époque – « les malheureux Juifs ont subi un sort terrible ». Et voilà que je découvre soudain les rafles, les déportations, les trains, l’arrivée au camp, la sélection, la cheminée, l’odeur, les douches trompeuses, les chambres à gaz, les crématoires… et pour ceux qui étaient gardés en vie, la torture à petit feu, les corvées, les maladies, la peur, la faim atroce, le froid polonais, les appels interminables dans la neige, Le Revier, et enfin la mort attendue au bout du chemin, quand ce n’était pas le barbelé électrifié contre lequel les plus désespérés se jetaient pour en finir plus vite ; Oui, Treblinka était romancé, mais il disait tout pour les ignorants comme moi, et, à la suite de si nombreux hommes et femmes, je ne pouvais pas croire que des hommes avaient fait subir de tels outrages à d’autres hommes… De ce moment, j’ai voulu tout lire, comme saisie d’une fièvre de vouloir tout savoir jusqu’au moindre détail. Primo Levi, Elie Wiesel, Robert Antelme, Raul Hilberg…Je m’endormais avec Mengele et me réveillais avec Frank, le sinistre gouverneur général nazi de la Pologne. Plus tard encore le monde des Disparus, les shtetl de Wiesel ou d’Apelfeld, ou la famille des Mendelsohn, et les Bienveillantes bien sûr.
Sans compter les films, le feuilleton américain Holocaust, le Shoah monumental et immortel de Lanzmann, le fils de Saul de Lazlo Nemezs, le Pianiste de Roman Polanski …J’étais donc en Hazkarah permanente, en Yarhtzeit continu, assaisonnée de collabos notoires, de fascistes de tous poils, de Drieu en Céline, Déat ou Brasillach, des rafles du Vel d’hiv, ou de celle des Notables.
Ce n’est que beaucoup plus tard que je suis allée à Auschwitz, il y a une vingtaine d’années environ. J’avoue que je n’y ai pas éprouvé le choc que j’attendais, que j’espérais même, comme si les lectures, par leur pouvoir de suggestion étaient plus fortes qu’un lieu qui m’apparut beau sous la neige, avec ce petit bois de bouleaux à l’arrière, et ces maisons coquettes dont les cheminées fumaient comme elles devaient fumer alors… , la rampe des Hongrois arrivés entre mai et juillet 44, bien propre, bien nette, et silencieuse à moi qui l’arpentais sans les cris et les aboiements des chiens, enveloppée d’un bon manteau et chaussée de bottes fourrées. Un peu d’émotion tout de même à Auschwitz 1, devant les vitrines des jambes de bois, des cheveux, des taliths qui tombent en poussière, des cuillers, des chaussures, des valises. Mais je savais déjà tout cela et je me surprenais à n’éprouver que peu d’émotion, et en avoir honte.
J’ai raté ce voyage, je n’ai pas vécu une Hazkharah recueillie, car émoussée par trop de lectures, comme si je déambulais dans un musée vidé de ses ombres.
Je me rappelle aussi mon premier voyage en Allemagne, à Munich. J’ai voulu le lendemain de mon arrivée me rendre à Dachau, mais les baraques trop neuves et reconstituées sentaient l’odeur du bois des pins des forêts de Bavière et là non plus, l’émotion n’était pas au rendez-vous.
C’est à Yad Vashem et curieusement dans un musée, le Holocaust museum de Washington, ou encore, il y a quelques années, au Musée juif de Berlin que les larmes ont surgi devant les photos insoutenables, accrochées les unes à côté des autres, celles des villages d’Allemagne ou de Pologne des étés 38 ou 39, de ces jeunes gens qui jouaient au tennis comme les Finzi Contini, où je pouvais presque entendre les petites filles en robe blanche et ruban dans les cheveux, jouer une sonate de Beethoven, un prélude de Chopin, comme autant de petites Dominique Sanda, cueillies un ou deux ans plus tard, silhouettes entassées dans des trains sans fenêtres vers l’épouvante et l’horreur !
C’est plus tard aussi que je voulus rechercher les traces de la tragédie dans ma propre famille, et, à travers deux livres sur mes deux grands pères, retracer quelques épisodes de l’histoire collective, notre histoire, dont nous sommes dépositaires, et le retentissement qu’elle avait eue sur ma famille.
Cette recherche a déplacé pour moi le lieu de la mémoire. Jusqu’alors, je la cherchais dans les livres, les archives, les témoignages, les musées, les photographies. Soudain, elle se trouvait aussi dans une histoire proche, dans des vies qui avaient précédé la mienne et dont je ne connaissais souvent que des fragments.
J’ai compris alors que l’histoire collective ne s’ajoute pas à nos histoires personnelles comme un décor extérieur. Elle les traverse. Elle se transmet dans les récits que l’on répète, mais aussi dans ceux que l’on ne raconte pas ; dans les habitudes, les silences, les peurs parfois incompréhensibles, dans certaines fidélités dont on ne sait plus très bien l’origine.
Écrire sur mes grands-pères, ce n’était donc pas seulement chercher à mieux les connaître. C’était essayer de comprendre ce qui, d’eux, de leur époque et de ses bouleversements, était arrivé jusqu’à moi. Nous sommes dépositaires d’une mémoire, non parce que nous posséderions toute la vérité sur ceux qui nous ont précédés, mais parce que quelque chose de leur histoire continue à vivre en nous, même lorsque nous ne savons pas toujours le reconnaître.
Enfin le 7 octobre nous a ramenés – si nous l’avions oublié – à la conviction que la destruction des Juifs demeure possible, souhaitable pour certains, comme une irruption de cette mémoire ancienne dans un présent traumatique. Nous avons lu les récits en tremblant, regardé les images en pleurant, de ces enfants massacrés au festival Nova, de ces familles anéanties dans les kibboutzim du sud, avant de nous recueillir pendant des mois en pensant au sort des malheureux otages dont le calvaire continuait….
Le 7 octobre n’a pas seulement réveillé une peur ancienne. Il a aussi bouleversé les mots avec lesquels nous pensions pouvoir parler du présent. Beaucoup d’entre nous ont éprouvé, ce jour-là, la sensation terrifiante que l’histoire ne se trouvait plus derrière nous, qu’elle pouvait faire irruption dans nos vies avec une violence que nous croyions devenue impossible. Les images, les récits, les visages des victimes et l’attente interminable des otages ont pénétré notre conscience comme une nouvelle blessure.
Mais cette blessure n’a pas été vécue de la même manière par tous. Elle a traversé la communauté juive, elle l’a parfois rapprochée, parfois profondément divisée. À la douleur, à la peur et à l’exigence de sécurité se sont mêlées d’autres douleurs, d’autres peurs, d’autres vies brisées.
Et il nous est devenu plus difficile encore de parler ensemble, sans que toute parole soit aussitôt soupçonnée de trahison, de déni ou d’indifférence.
Je ne veux pas ici confondre les événements, ni mettre sur le même plan des histoires qui ne le sont pas. Mais le 7 octobre nous a rappelé que la mémoire n’est jamais définitivement acquise. Elle peut être ravivée par le présent, et le présent peut à son tour être déformé par une mémoire blessée.
Si j’ai parlé de mes yarthzeit à moi, c’est aussi, en relisant le discours que Pierre prononça ici il y a 11 ans, c’est parce qu’à côté du mot Hazkarah, il faisait revivre le mot Zakhor, le souviens-toi, cette injonction juive à se souvenir, et sa proximité avec l’auteur du livre magnifique qui porte ce nom, Yerushalmi, dont il a souvent parlé, frappé par la proximité de leurs interrogations sur l’histoire et la mémoire. Et prononcer cette Hazkarah, un an après sa disparition, donne nécessairement au mot souvenir une résonnance particulière pour moi. Se souvenir, ce n’est pas seulement conserver le passé, c’est continuer à vivre avec les absents.
Hazkarah : souvenir, Zakhor : souviens-toi. Le premier est un nom, le second est presque un ordre.
Mais pourquoi un ordre ? Pourquoi faudrait-il nous ordonner de nous souvenir ?
Je me suis posé la question en relisant Yerushalmi. Après tout, nous n’avons guère besoin qu’on nous ordonne de nous souvenir de ceux que nous avons aimés. Ils sont là. Parfois même beaucoup trop là. Leur absence accompagne nos vies.
Et pourtant : Zakhor, ce Souviens-toi !
J’ai fini par me demander si cet impératif ne disait pas autre chose. S’il ne nous demandait pas seulement de nous retourner vers le passé, mais de savoir ce que nous voulons en faire.
Beaucoup plus exigeante que « comment ne pas oublier ? », la question devient alors : « que devons-nous faire de ce dont nous nous souvenons » ?
Longtemps, pour moi, se souvenir de la Shoah, a voulu dire savoir.
Savoir ce qui s’était passé. Lire. Chercher. Voir. Connaître les noms, les lieux, les récits pour les transmettre à mon tour. Je vous ai raconté cette sorte de boulimie qui fut la mienne, jusqu’à Auschwitz peut-être, où je me suis aperçue que l’accumulation des traces ne faisait pas nécessairement surgir les morts.
Aujourd’hui, je crois que je comprends un peu mieux ce qui me manquait.
La mémoire n’est pas l’accumulation du passé, ni même l’ardente obligation de le faire revivre pour lui éviter de renaître.
Elle est ce que le passé fait de nous.
Pierre Nora a consacré une grande partie de son travail aux lieux où vient se loger la mémoire lorsque disparaissent ceux qui l’ont vécue ; lui qui avait été si frappé par le Zakhor de Yerushalmi ; lui qui avait passé sa vie d’historien à distinguer l’histoire de la mémoire sans jamais cesser d’interroger leur lien,
Je ne veux pas parler à sa place. Et encore moins lui faire dire aujourd’hui ce qu’il n’a pas dit. Mais juste ajouter ceci :8
Nous ne sommes pas seulement les dépositaires d’une mémoire. Nous en sommes responsables.
Responsables d’abord de ceux qui ont disparu. De leurs noms. De leur histoire. C’est cette responsabilité qu’exerça magnifiquement Serge Klarsfeld en restituant leur fin, la vérité sur ce qui leur est arrivé. Et cette responsabilité elle nous incombe, aujourd’hui peut-être plus que nous ne l’aurions imaginé il y a quelques années, puisque l’antisémitisme est revenu parmi nous avec une violence que nous avions cru, ou voulu croire, appartenir au passé. C’est ce qui nous courbe en deux quand nous passons ici même devant le mur des noms, accablés que nous sommes devant ces stèles qui nous rappellent l’ampleur et la spécificité de leur martyre.
Mais pouvons-nous nous arrêter là ?
C’est la question qui me trouble le plus. Si la mémoire de la persécution ne nous apprend qu’à reconnaître la persécution lorsqu’elle nous atteint nous-mêmes, alors de quoi nous a-t-elle instruits ?
Je ne veux faire ici aucune comparaison. La Shoah n’est pas une métaphore disponible pour commenter les malheurs du monde. Elle a son histoire, sa singularité, son projet d’anéantissement, ses millions de morts.
Mais précisément parce que nous savons ce que peut produire la désignation de certains hommes comme étrangers au monde commun, notre mémoire ne peut pas seulement être une enceinte à l’intérieur de laquelle nous protégerions nos morts.
Elle doit aussi nous tenir en alerte.
Peut-être est-ce cela que j’entends aujourd’hui dans Zakhor.
Non plus seulement : souviens-toi de ce qui leur est arrivé.
Mais : souviens-toi de ce que tu sais.
Et essaie, si tu le peux, de vivre en conséquence, en alertant sur les symptômes qu’on sait reconnaitre, et en évitant aussi de cautionner l’indéfendable, quand il s’exerce ici ou ailleurs, fût-ce au nom de l’exceptionnalité juive !
C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui notre difficulté la plus grande : rester fidèles à nos morts sans nous enfermer dans la peur ; défendre les vies juives sans devenir indifférents à la vie des autres ; pouvoir nommer l’antisémitisme et la haine des Juifs sans renoncer à notre capacité de voir les souffrances qui nous entourent, y compris celles dont nous pourrions être les auteurs. Non pour effacer notre douleur, ni pour relativiser ce qui nous est arrivé, mais pour que la mémoire demeure une force de conscience et non une frontière qui nous interdirait de regarder le monde.
Je reviens alors au mot de cette matinée : Hazkarah.
Il y avait le yahrtzeit de mon enfance, le souvenir familial, les noms de nos morts prononcés année après année lors des prières que nous
dirons demain, jour de Kippour à l’office de Yiskor. Il y eut ensuite cette mémoire immense et terrible de la Shoah dans laquelle j’ai voulu entrer tout entière. Il y a aujourd’hui Pierre, dont l’absence me donne au mot souvenir une signification que je ne lui connaissais pas encore. Et il y a ces secousses, parfois même cette fracture au sein d’une communauté juive déchirée par les répliques du tremblement de terre du 7 octobre.
Toutes ces mémoires se mêlent désormais en moi.
Je pensais au début de ce texte que la Hazkarah était une manière de vivre avec les morts.
Je le pense toujours.
Mais peut-être est-elle aussi une manière de vivre parmi les vivants.
Une ligne qui va de ceux qui ne sont plus là à ceux qui sont là, et à ceux qui viendront après nous.
Une ligne de mémoire, bien sûr.
Mais aussi, peut-être, une ligne de vie…
Je vous remercie.